La crise du détroit d’Ormuz, que nous suivons au jour le jour, ne constitue pas seulement un épisode géopolitique. Elle agit comme un révélateur des fragilités inflationnistes de l’économie mondiale. Alors que l’inflation semblait converger vers la cible des 2 %, les dernières communications des banques centrales suggèrent un changement de régime. La BCE anticipe désormais une remontée temporaire au-dessus de 3 % en 2026 sous l’effet de la hausse des prix de l’énergie, avant un éventuel reflux conditionné à la normalisation des marchés.
Le mécanisme est bien connu, mais sa dynamique actuelle est plus rapide et plus diffuse. Le choc initial provient du pétrole et du gaz, dont une part essentielle transite par Ormuz, point de passage stratégique pour près de 20 % des flux énergétiques mondiaux. Toute perturbation entraîne une hausse immédiate des prix, qui se transmet à l’ensemble de l’économie via les coûts de transport, de production et de logistique. Cette inflation importée constitue aujourd’hui le principal canal de transmission du choc.
Cependant, la singularité de la situation actuelle réside dans la vitesse de propagation. Les entreprises, marquées par l’épisode inflationniste post-2022, semblent désormais plus enclines à répercuter rapidement les hausses de coûts. Ce phénomène de « pass-through accéléré » renforce le risque de diffusion généralisée et réduit les délais d’ajustement traditionnels.
L’analyse doit donc être conduite dans une logique séquentielle. À court terme, l’impact se concentre sur le carburant et les coûts logistiques. À horizon de quelques mois, il s’étend aux coûts industriels, aux emballages et à l’énergie de transformation. Enfin, à moyen terme, le choc énergétique se transmet à l’agriculture : la hausse du gaz renchérit les engrais, affecte les rendements et alimente une inflation des matières premières végétales. Les institutions monétaires anticipent d’ailleurs une remontée de l’inflation alimentaire à partir de la fin 2026.
Cette dynamique pose une question centrale : celle de la durée du choc. Un épisode court resterait contenu dans les prix de l’énergie. En revanche, un choc prolongé enclenche des effets de second tour : hausse des prix finaux, ajustements salariaux, puis ancrage d’une inflation plus durable. Le seuil critique se situe précisément dans cette bascule entre inflation transitoire et inflation persistante.
Dans ce contexte, le scénario d’une inflation stabilisée autour de 2 % apparaît de plus en plus fragile. Les anticipations restent encore globalement ancrées, mais elles reposent sur l’hypothèse implicite d’un choc limité dans le temps. Or, les signaux récents (tensions sur les flux énergétiques, recommandations de réduction de la demande par l’AIE, vigilance accrue des banques centrales…) indiquent que le risque principal n’est pas tant l’intensité du choc que sa persistance.
Pour les acteurs économiques, cette séquence est structurante. Dans la distribution automatique, le premier impact est immédiat : hausse du coût du carburant et des tournées. Vient ensuite une inflation diffuse des coûts produits (transport, emballages, énergie). Enfin, un second choc plus profond se profile via les matières premières agricoles comme le café, le sucre, les céréales, dont les prix pourraient être durablement affectés. Ce décalage temporel risque de créer un effet cumulatif particulièrement contraignant pour les marges dans les mois à venir. Il oblige déjà à repenser les politiques de prix, la gestion des gammes mais renforce encore la nécessité d’optimiser toujours plus les coûts d’exploitation. Plus largement, il marque peut-être l’entrée dans un nouvel environnement économique, caractérisé par une inflation plus volatile, plus diffuse et potentiellement plus durable.
La question n’est donc plus de savoir si l’inflation repart, mais jusqu’où elle se diffusera et combien de temps elle s’installera.








