Quand la Foodtech se prend les pieds dans le tapis de la réalité

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Le secteur de la cantine 2.0 et du frigo connecté, des magasins au bureau, ainsi que les offres de livraisons de repas au bureau, sont rattrapés par une réalité simple et impérieuse : la rentabilité du modèle économique. Le temps des licornes semble résolu. La manne disponible via les levées de fonds va s’amenuiser comme dans bien des secteurs de la tech et les investisseurs comme les clients et consommateurs vont devenir de plus en plus exigeants vis a vis des startups.  

La techn-omniprésence fait rêver.

Les dernières nouvelles issues du monde de la foodtech semblent délivrer un tout autre son de cloche que les messages triomphants des trois dernières années. Rappelez-vous les annonces de levées de fonds de la plupart de ces nouveaux acteurs sous fond de Covid d’émergence de l’IA adaptée à la restauration d’un nouveau genre. Tout semblait alors au beau fixe : les consommateurs lassés des solutions traditionnelles et tout nouvellement confortés dans la nouvelle organisation du travail devenaient un nouvel eldorado susceptible de renforcer le développement des solutions de food-delivery. Ces dernières s’appuyant sur des apps de commandes, des dark-kitchen et des livraisons de plus en plus rapides pour contenter tout ce petit monde se sont multipliées aspirant à devenir le futur de l’offre de restauration encore plus rapide et technologique que la rapide elle-même. Un engouement qui outre les consommateurs a séduit bon nombre de business angels et d’investisseurs soucieux de profiter des promesses de ce nouveau secteur en plein boom. 

Un retournement de situation

Las, 2022 et plus encore 2023 semblent sonner le glas de ces aspirations. Les déconvenues semblent se succéder. Frichti, pionnier en la matière et qui a connu deux rachats successifs a jeté l’éponge avant d’être finalement repris par La Belle Vie avec une remise à plat de ses grands principes : fini le quick delivery, les dark kitchen, place à une rationalisation des livraisons via un entrepôt, des délais de livraison plus longs et des tournées plus conséquentes et donc rentables. I-Lunch (nom commercial Fraîche Cancan) spécialisé dans les vitrines et cantines connectées lui aussi est en redressement judiciaire attendant un repreneur. Quant à Bolk le robot à salade, les difficultés de santé de son emblématique porteur de projet ont eu raison de l’aventure prometteuse annoncée, les investisseurs préférant fermer l’activité plutôt que de la poursuivre. 

Le secteur naissant des cantines connectées et autres offres alimentaires 2.0 se relève aujourd’hui confronté à une dure réalité. Il ne suffit plus de développer une idée si belle soit elle sur le papier pour en faire une future pépite. Le principe de réalité s’impose clairement et vient doucher les espoirs et prétentions des uns et des autres et ce pour plusieurs raisons. La première est simple. Le temps n’est plus aux licornes du moins dans la foodtech. 

Dépasser les preuves de concept

La situation inflationniste d’une part, la fin de l’argent accessible issu du quoi qu’il en coûte et de la création monétaire pour soutenir l’économie lors de la pandémie ont pris fin. La hausse des taux d’intérêt et la croissance réduite laissent peu à peu place à une vision plus pessimiste pour les prochaines années. L’heure est à la prudence et aux investissements plus raisonnés. Par ailleurs le retour à une économie plus normalisée laisse apparaître une baisse de la consommation alimentaire et une logique d’arbitrage des consommateurs quant à leurs dépenses. La seconde raison tient à l’activité elle-même des néo cantines. En effet leur modèle économique s’est initialement développé sur une logique de déploiement au pas de charge. La perspective de la nouvelle organisation du travail a joué en leur faveur par souci des entreprises de trouver des modes de restauration flexibles pour remédier aux modes de restauration collective d’avant Covid. La mise en place de cantines ou corners connectés devenait plus attractive économiquement et plus souple. Beaucoup d’acteurs se sont déployés avec une logique de loyer mensuel et de ventes aux salariés. La multiplication des acteurs a réduit les loyers voire conduit à leur abandon dans certains cas ce qui rend l’équation économique bien plus hasardeuse car dès lors la rentabilité économique d’une solution de restauration connectée ne repose plus que sur les ventes effectives et nécessite un niveau de fréquentation quotidienne plus élevé. 

Exploiter et gérer au cordeau

Les attendus en termes d’exploitation et de services se renforcent dès lors. Si les entreprises restaient, en reprise post-Covid, assez bienveillantes, le retour à une situation plus normale les rend plus attentives et exigeantes quant à la régularité de service, la diversité des plats et recettes mises à disposition, la qualité des produits et des recettes. Bref les acteurs de la cantine rentrent aujourd’hui dans une logique d’exploitation pure et dure afin de rentabiliser l’activité d’une part mais également répondre aux exigences de leurs investisseurs. Un raisonnement que s’applique Paul Lê le cofondateur de la Belle Vie qui illustra la nouvelle philosophie expliquant « qu’on (La Belle Vie) a été poussé à l’hypercroissance ; maintenant il faut tirer sur le frein à main ? Nous ne sommes pas Uber ». Autrement dit le temps des licornes qui ont fait troupeau dans le secteur de la foodtech doit laisser place à celui des cafards qui se concentre tout autant sur un Ebitda positif, la marge opérationnelle et la rentabilité que sur les futures et désormais hypothétiques levées de fonds (séries A, B…). La tech va devoir rentrer dans la logique et la contrainte de la restauration et de la livraison du dernier kilomètre. Des exigences qui passeront inévitablement par une logique économique bien plus stricte et des comptes d’exploitation associés à des foodcosts précis, chaque client devant devenir un centre de profit à part entière. C’est un vrai changement de paradigme pour bon nombre d’opérateurs. Déjà aujourd’hui la communication des acteurs est bien plus prudente. L’arrivée de nouveaux managers plus aguerris et expérimentés en lieu et place des fondateurs initiaux dénote également de ce mouvement. Les cantines, cafet’ et autres frigos connectés tout technologiques et séduisants vont devoir passer par les fourches caudines de l’exploitation et la gestion de l’activité au quotidien.  Les startuppers vont devoir devenir des exploitants restaurateurs.